創造的進化 — Henri Bergson
L’Évolution créatrice TABLE DES MATIÈRES Introduction CHAPITRE PREMIER L’évolution de la vie. — Mécanisme et finalité. De la durée en général. Les corps inorganisés. Les corps organisés : vieillissement et individualité Du transformisme et des manières de l’interpréter. Le mécanisme radical : biologie et physico-chimie. Le finalisme radical : biologie et philosophie. Recherche d’un critérium. Examen des diverses théories transformistes sur un exemple particulier. Darwin et la variation insensible. De Vries et la variation brusque. Eimer et l’orthogenèse. Les néo-Lamarckiens et l’hérédité de l’acquis. L’ élan vital . CHAPITRE II Les directions divergentes de l’évolution de la vie. Torpeur, intelligence, instinct. Idée générale du processus évolutif. La croissance. Les tendances divergentes et complémentaires. Signification du progrès et de l’adaptation. Relation de l’animal à la plante. Schéma de la vie animale. Développement de l’animalité. Les grandes directions de l’évolution de la vie : torpeur, intelligence, instinct. Fonction primordiale de l’intelligence. Nature de l’instinct. Vie et conscience. Place apparente de l’homme dans la nature. CHAPITRE III De la signification de la vie. L’ordre de la nature et la forme de l’intelligence. Rapport du problème de la vie au problème de la connaissance. La méthode philosophique. Cercle vicieux apparent de la méthode proposée. Cercle vicieux réel de la méthode inverse. De la possibilité d’une genèse simultanée de la matière et de l’intelligence. Géométrie inhérente à la matière. Fonctions essentielles de l’intelligence. Esquisse d’une théorie de la connaissance fondée sur l’analyse de l’idée de désordre . Les deux formes opposées de l’ordre : le problème des genres et le problème des lois. Le désordre et les deux ordres. Création et évolution. Le monde matériel. De l’origine et de la destination de la vie. L’essentiel et l’accidentel dans les processus vitaux et dans le mouvement évolutif. L’humanité. Vie du corps et vie de l’esprit. CHAPITRE IV Le mécanisme cinématographique de la pensée et l’illusion mécanistique. — Coup d’œil sur l’histoire des systèmes. — Le devenir réel et le faux évolutionisme. Esquisse d’une critique des systèmes fondée sur l’analyse des idées de néant et d’ immutabilité . L’existence et le néant. Le devenir et la forme. La philosophie des formes et sa conception du devenir. Platon et Aristote. Pente naturelle de l’intelligence. Le devenir d’après la science moderne. Deux points de vue sur le temps. Métaphysique de la science moderne. Descartes, Spinoza, Leibniz. La critique de Kant. L’évolutionisme de Spencer Introduction INTRODUCTION L’histoire de l’évolution de la vie, si incomplète qu’elle soit encore, nous laisse déjà entrevoir comment l’intelligence s’est constituée par un progrès ininterrompu, le long d’une ligne qui monte, à travers la série des Vertébrés, jusqu’à l’homme. Elle nous montre, dans la faculté de comprendre, une annexe de la faculté d’agir, une adaptation de plus en plus précise, de plus en plus complexe et souple, de la conscience des êtres vivants aux conditions d’existence qui leur sont faites. De là devrait résulter cette conséquence que notre intelligence, au sens étroit du mot, est destinée à assurer l’insertion parfaite de notre corps dans son milieu, à se représenter les rapports des choses extérieures entre elles, enfin à penser la matière. Telle sera, en effet, une des conclusions du présent essai. Nous verrons que l’intelligence humaine se sent chez elle tant qu’on la laisse parmi les objets inertes, plus spécialement parmi les solides, où notre action trouve son point d’appui et notre industrie ses instruments de travail, que nos concepts ont été formés à l’image des solides, que notre logique est surtout la logique des solides, que, par là même, notre intelligence triomphe dans la géométrie, où se révèle la parenté de la pensée logique avec la matière inerte, et où l’intelligence n’a qu’à suivre son mouvement naturel, après le plus léger contact possible avec l’expérience, pour aller de découverte en découverte avec la certitude que l’expérience marche derrière elle et lui donnera invariablement raison. Mais de là devrait résulter aussi que notre pensée, sous sa forme purement logique, est incapable de se représenter la vraie nature de la vie, la signification profonde du mouvement évolutif. Créée par la vie, dans des circonstances déterminées, pour agir sur des choses déterminées, comment embrasserait-elle la vie, dont elle n’est qu’une émanation ou un aspect ? Déposée, en cours de route, par le mouvement évolutif, comment s’appliquerait-elle le long du mouvement évolutif lui-même ? Autant vaudrait prétendre que la partie égale le tout, que l’effet peut résorber en lui sa cause, ou que le galet laissé sur la plage dessine la forme de la vague qui l’apporta. De fait, nous sentons bien qu’aucune des catégories de notre pensée, unité, multiplicité, causalité mécanique, finalité intelligente, etc., ne s’applique exactement aux choses de la vie : qui dira où commence et où finit l’individualité, si l’être vivant est un ou plusieurs, si ce sont les cellules qui s’associent en organisme ou si c’est l’organisme qui se dissocie en cellules ? En vain nous poussons le vivant dans tel ou tel de nos cadres. Tous les cadres craquent. Ils sont trop étroits, trop rigides surtout pour ce que nous voudrions y mettre. Notre raisonnement, si sûr de lui quand il circule à travers les choses inertes, se sent d’ailleurs mal à son aise sur ce nouveau terrain. On serait fort embarrassé pour citer une découverte biologique due au raisonnement pur. Et, le plus souvent, quand l’expérience a fini par nous montrer comment la vie s’y prend pour obtenir un certain résultat, nous trouvons que sa manière d’opérer est précisément celle à laquelle nous n’aurions jamais pensé. Pourtant, la philosophie évolutioniste étend sans hésitation aux choses de la vie les procédés d’explication qui ont réussi pour la matière brute.