背徳者 — アンドレ・ジッド
You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org . If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title : L'immoraliste Author : André Gide Release date : February 27, 2024 [eBook #73058] Language : French Original publication : Paris: Mercure de France, 1928 Other information and formats : www.gutenberg.org/ebooks/73058 Credits : www.ebookgratuits.com and Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.) *** START OF 550 exemplaires sur vergé pur fil Lafuma numérotés de 90 à 639. Tous droits réservés. L’IMMORALISTE Je te loue, ô mon Dieu ! de ce que tu m’as fait créature si admirable. Psaumes , CXXXIX , 14. PRÉFACE Je donne ce livre pour ce qu’il vaut. C’est un fruit plein de cendre amère ; il est pareil aux coloquintes du désert qui croissent aux endroits calcinés et ne présentent à la soif qu’une plus atroce brûlure, mais sur le sable d’or ne sont pas sans beauté. Que si j’avais donné mon héros pour exemple, il faut convenir que j’aurais bien mal réussi [1] ; les quelques rares qui voulurent bien s’intéresser à l’aventure de Michel, ce fut pour le honnir de toute la force de leur bonté. Je n’avais pas en vain orné de tant de vertus Marceline ; on ne pardonnait pas à Michel de ne pas la préférer à soi. [1] Il a paru en juin 1902 une édition petit in- 8 o de ce livre, tirée à 300 exemplaires sur vergé d’Arches. Que si j’avais donné ce livre pour un acte d’accusation contre Michel, je n’aurais guère réussi davantage, car nul ne me sut gré de l’indignation qu’il ressentait contre mon héros ; cette indignation, il semblait qu’on la ressentît malgré moi ; de Michel elle débordait sur moi-même ; pour un peu, l’on voulait me confondre avec lui. Mais je n’ai voulu faire en ce livre non plus acte d’accusation qu’apologie, et me suis gardé de juger. Le public ne pardonne plus, aujourd’hui, que l’auteur, après l’action qu’il peint, ne se déclare pas pour ou contre ; bien plus, au cours même du drame on voudrait qu’il prît parti, qu’il se prononçât nettement soit pour Alceste, soit pour Philinte, pour Hamlet ou pour Ophélie, pour Faust ou pour Marguerite, pour Adam ou pour Jéhovah. Je ne prétends pas, certes, que la neutralité (j’allais dire : l’indécision ) soit signe sûr d’un grand esprit ; mais je crois que maints grands esprits ont beaucoup répugné à… conclure — et que bien poser un problème n’est pas le supposer d’avance résolu. C’est à contre-cœur que j’emploie ici le mot « problème ». A vrai dire, en art, il n’y a pas de problèmes — dont l’œuvre d’art ne soit la suffisante solution. Si par « problème » on entend « drame », dirai-je que celui que ce livre raconte, pour se jouer en l’âme même de mon héros, n’en est pas moins trop général pour rester circonscrit dans sa singulière aventure. Je n’ai pas la prétention d’avoir inventé ce « problème » ; il existait avant mon livre ; que Michel triomphe ou succombe, le « problème » continue d’être, et l’auteur ne propose comme acquis ni le triomphe, ni la défaite. Que si quelques esprits distingués n’ont consenti de voir en ce drame que l’exposé d’un cas bizarre, et en son héros qu’un malade ; s’ils ont méconnu que quelques idées très pressantes et d’intérêt très général peuvent cependant l’habiter — la faute n’en est pas à ces idées ou à ce drame, mais à l’auteur, et j’entends : à sa maladresse — encore qu’il ait mis dans ce livre toute sa passion, toutes ses larmes et tout son soin. Mais l’intérêt réel d’une œuvre et celui que le public d’un jour y porte, ce sont deux choses très différentes. On peut sans trop de fatuité, je crois, préférer risquer de n’intéresser point le premier jour, avec des choses intéressantes — que passionner sans lendemain un public friand de fadaises. Au demeurant, je n’ai cherché de rien prouver, mais de bien peindre et d’éclairer bien ma peinture. A HENRI GHÉON son franc camarade A. G. (A Monsieur D. R., président du conseil.) Sidi b. M. 30 juillet 189. Oui, tu le pensais bien : Michel nous a parlé, mon cher frère. Le récit qu’il nous fit, le voici. Tu l’avais demandé ; je te l’avais promis ; mais à l’instant de l’envoyer, j’hésite encore, et plus je le relis et plus il me paraît affreux. Ah ! que vas-tu penser de notre ami ? D’ailleurs qu’en pensé-je moi-même ? Le réprouverons-nous simplement, niant qu’on puisse tourner à bien des facultés qui se manifestent cruelles ? — Mais il en est plus d’un aujourd’hui, je le crains, qui oserait en ce récit se reconnaître. Saura-t-on inventer l’emploi de tant d’intelligence et de force — ou refuser à tout cela droit de cité ? En quoi Michel peut-il servir l’État ? J’avoue que je l’ignore… Il lui faut une occupation. La haute position que t’ont value tes grands mérites, le pouvoir que tu tiens, permettront-ils de la trouver ? — Hâte-toi. Michel est dévoué : il l’est encore ; il ne le sera bientôt plus qu’à lui-même. Je t’écris sous un azur parfait ; depuis les douze jours que Denis, Daniel et moi sommes ici, pas un nuage, pas une diminution de soleil. Michel dit que le ciel est pur depuis deux mois. Je ne suis ni triste, ni gai ; l’air d’ici vous emplit d’une exaltation très vague et vous fait connaître un état qui paraît aussi loin de la gaîté que de la peine ; peut-être que c’est le bonheur. Nous restons auprès de Michel ; nous ne voulons pas le quitter ; tu comprendras pourquoi, si tu veux bien lire ces pages ; c’est donc ici, dans sa demeure, que nous attendons ta réponse ; ne tarde pas. Tu sais quelle amitié de collège, forte déjà, mais chaque année grandie, liait Michel à Denis, à Daniel, à moi. Entre nous quatre une sorte de pacte fut conclu : au moindre appel de l’un devaient répondre les trois autres. Quand donc je reçus de Michel ce mystérieux cri d’alarme, je prévins aussitôt Daniel et Denis, et tous trois, quittant t