人間機械論 — ラ・メトリー
Avertissement de l’imprimeur avertissement de l’imprimeur. n ſera peut-être ſurpris que j’aie oſé mettre mon nom à un livre aussi hardi que celui-ci. Je ne l’aurois certainement pas fait, ſi je n’avois cru la Religion à l’abri de toutes les tentatives qu’on fait pour la renverſer ; & ſi j’euſſe pu me perſuader, qu’un autre Imprimeur n’eût pas fait très volontiers ce que j’aurois refuſé par principe de conſcience. Je ſai que la Prudence veut qu’on ne donne pas occaſion aux Esprits foibles d’être ſéduits. Mais en les ſuppoſant tels, j’ai vu à la première lecture qu’il n’y avoit rien à craindre pour eux. Pourquoi être ſi attentif, & ſi alerte à ſupprimer les Argumens contraires aux Idées de la Divinité & de la Religion ? Cela ne peut-il pas faire croire au Peuple qu’on le leure ? & dès qu’il commence à douter, adieu la conviction, & par conſéquent la Religion ! Quel moien, quelle eſpérance, de confondre jamais les Irréligionnaires, ſi on ſemble les redouter ? Comment les ramener, ſi en leur défendant de ſe ſervir de leur raiſon, on se contente de déclamer contre leurs mœurs, à tout hazard, sans ſ’informer ſi elles méritent la même cenſure que leur façon de penſer. Une telle conduite donne gain de cauſe aux Incrédules ; ils ſe moquent d’une Religion, que notre ignorance voudroit ne pouvoir être conciliée avec la Philoſophie : ils chantent victoire dans leurs retranchemens, que notre manière de combattre leur fait croire invincibles. Si la Religion n’eſt pas victorieuſe, c’est la faute des mauvais Auteurs qui la défendent. Que les bons prennent la plume ; qu’ils ſe montrent bien armés ; & la Théologie l’emportera de haute lutte ſur une auſſi foible Rivale. Je compare les Athées à ces Géans qui voulurent eſcalader les Cieux : ils auront toujours le même ſort. Voilà ce que j’ai cru devoir mettre à la tête de cette petite Brochure, pour prévenir toute inquiétude. Il ne me convient pas de réfuter ce que j’imprime ; ni même de dire mon ſentiment sur les raiſonnemens qu’on trouvera dans cet écrit. Les connoiſſeurs verront aiſément que ſe ne ſont que des difficultés qui ſe préſentent toutes les fois qu’on veut expliquer l’union de l’Ame avec le Corps. Si les conſéquences, que l’Auteur en tire, ſont dangereuſes, qu’on ſe ſouvienne qu’elles n’ont qu’une Hypothèſe pour fondement. En faut-il davantage pour les détruire ? Mais, ſ’il m’est permis de ſuppoſer ce que je ne crois pas ; quand même ces conſéquences ſeroient difficiles à renverſer, on n’en auroit qu’une plus belle occaſion de briller. À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. L’Auteur, que je ne connois point, m’a envoïé ſon ouvrage de Berlin, en me priant ſeulement d’en anvoier ſix exemplaires à l’adreſſe de M. le Marquis d’Argens. Aſſurément on ne peut mieux ſ’y prendre pour garder l’incognito ; car je ſuis perſuadé que cette adreſſe même n’eſt qu’un perſiflage. Dédicace À MONSIEUR HALLER, PROFESSEUR en MÉDECINE à GOTTINGUE. e n’eſt point ici une Dédicace ; vous êtes fort au-deſſus de tous les Éloges que je pourrois vous donner ; & je ne connois rien de ſi inutile, ni de ſi fade, ſi ce n’eſt un Discours Académique. Ce n’eſt point une Expoſition de la nouvelle Méthode que j’ai suivie pour relever un ſujet uſé & rebattu. Vous lui trouverez du moins ce mérite ; & vous jugerez au reſte ſi votre Diſciple & votre ami a bien rempli ſa carrière. C’eſt le plaiſir que j’ai eu à compoſer cet ouvrage, dont je veux parler ; c’eſt moi-même, & non mon livre que je vous adreſſe, pour m’éclairer ſur la nature de cette ſublime Volupté de l’Étude. Tel eſt le ſujet de ce Diſcours. Je ne ſerois pas le premier Écrivain, qui, n’aiant rien à dire, pour réparer la Stérilité de ſon Imagination, auroit pris un texte, où il n’y en eut jamais. Dites-moi donc, Double Enfant d’Apollon, Suiſſe Illuſtre, Fracaſtor Moderne, vous qui ſavez tout à la fois connoître, meſurer la Nature, qui plus eſt la ſentir, qui plus eſt encore l’exprimer : ſavant Médecin, encore plus grand Poëte, dites moi par quels charmes l’Étude peut changer les Heures en momens : quelle eſt la Nature de ces plaiſirs de l’Eſprit, ſi différens des plaiſirs vulgaires… Mais la lecture de vos charmantes Poëſies m’en a trop pénétré moi-même, pour que je n’eſſaie pas de dire ce qu’elles m’ont inſpiré. L’Homme, conſideré dans ce point de vüe, n’a rien d’étranger à mon ſujet. La Volupté des ſens, quelque aimable & chérie qu’elle ſoit, quelques éloges que lui ait donnés la plume apparemment auſſi reconnoiſſante que dédicace d’un jeune Médecin françois, n’a qu’une ſeule jouiſſance qui eſt ſon tombeau. Si le plaiſir parfait ne la tuë point ſans retour, il lui faut un certain tems pour reſſusciter. Que les reſſources des plaiſirs de l’eſprit ſont différentes ! plus on s’approche de la Vérité, plus on la trouve charmante. Non ſeulement ſa joüiſance augmente les deſirs ; mais on joüit ici, dès qu’on cherche à joüir. On joüit long-tems, & cependant plus vîte que l’éclair ne parcourt. Faut-il s’étonner ſi la Volupté de l’Eſprit eſt auſſi ſupérieure à celle des ſens, que l’Eſprit eſt au-deſſus du Corps ? L’Eſprit n’eſt-il pas le premier des Sens, & comme le rendez-vous de toutes les ſenſations ? N’y aboutiſſent-elles pas toutes, comme autant de raions, à un Centre qui les produit ? Ne cherchons donc plus par quels invincibles charmes, un cœur que l’Amour de la Vérité enflame, ſe trouve tout-à-coup tranſporté, pour ainsi dire, dans un monde plus beau, où il goute des plaiſirs dignes des Dieux. De toutes les Attractions de la Nature, la plus forte, du moins pour moi, comme pour vous, cher Haller, eſt celle de la Philoſophie. Quelle gloire plus belle, que d’être conduit à ſon Temple par la raiſon & la Sageſſe ! quelle conquête plus flateuſe que de ſe ſoumettre tous les Eſprits ! Passons en revüe tous les objets de ces plaiſirs inconnus aux Ames Vulgaires. De quelle beauté, de quelle étendüe ne ſont-ils pas ? Le tems, l’eſpace, l’infini, la terre, la mer, le firmament, tous les Élemens, toutes les ſciences, tous les arts,