Essays — Michel de Montaigne
Essais Wikisource propose plusieurs éditions des Essais de Michel de Montaigne. Wikipédia Commons Données structurées Essais de Michel de Montaigne (publication : valeur inconnue) Date Titre et éditions 1580 : Essais , édition de 1580 édition originale en deux livres (Gallica) 1588 : Essais , édition de 1588 seconde édition augmentée, en trois livres (Gallica) 1588 1592 : Essais , exemplaire de Bordeaux exemplaire de l’édition de 1588, annoté par Montaigne 1595 : Essais , édition de 1595 édité de manière posthume par Marie de Gournay 1847 : Essais , édition Musart texte de 1595, expurgé par l’abbé Musart 1907 : Essais , édition Michaud texte de 1595, mis en français moderne par le général Michaud Notices d’autorité VIAF : 178225204 BNF : cb119426809 SUDOC : 027370399 LCCN : n98055257 GND : 4126042-9 WorldCat : lccn-n98-055257 LES CHAPITRES DV PREMIER LIVRE ESSAIS DE MICHEL DE MONTAIGNE. Livre Premier. Au lecteur Au Lecteur. C ’ E st icy vn liure de bonne foy, lecteur. Il t’aduertit dés l’entrée, que ie ne m’y ſuis proposé aucune fin, que domeſtique & priuée : Ie n’y ay eu nulle conſideration de ton ſeruice, ny de ma gloire : Mes forces ne ſont pas capables d’vn tel deſſein. Ie l’ay voué à la commodité particuliere de mes parens & amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bien toſt) ils y puiſſent retrouuer aucuns traits de mes conditions & humeurs, & que par ce moyen ils nourriſſent plus entiere & plus vifue, la connoiſſance qu’ils ont eu de moy. Si c’euſt eſté pour rechercher la faueur du monde : ie me fuſſe mieus paré et me preſanterois en une marche eſtudiee. Ie veus qu’õ m’y voie en ma façõ ſimple, naturelle & ordinaire, ſans contantion & artifice : car c’eſt moy que ie peins. Mes defauts s’y liront au vif. & ma forme naïfue, autant que la reuerence publique me l’a permis. Que ſi i’euſſe eſté entre ces nations qu’on dict viure encore ſous la douce liberté des premieres loix de nature, ie t’aſſeure que ie m’y fuſſe tres-volontiers peint tout entiér, & tout nud. Ainſi, lecteur, ie ſuis moy-meſmes la matiere de mon liure : ce n’eſt pas raiſon que tu employes ton loiſir en vn ſubiect ſi friuole & ſi vain. A Dieu donq, de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cens quattre uins. 1 PAr diuers moyens l’on arriue à pareille fin Par diuers moyens on arriue à pareille fin. Chap. I. L A plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offenſez, lors qu’ayant la vengeance en main, ils nous tiennẽt à leur mercy, c’eſt de les eſmouuoir par ſummiſſion à commiſeratiõ & à pitié : Toutesfois la brauerie, et la conſtance, moyens tous contraires, ont quelquefois ſerui à ce meſme effect. Edouard prince de Galles, celuy qui regenta ſi long tẽps noſtre Guienne : perſonnage, duquel les conditions & la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur, ayant eſté bien fort offencé par les Limoſins, & prenant leur ville par force, ne peut eſtre arreſté par les cris du peuple, & des femmes, & enfans abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, & ſe iettans à ſes pieds, iuſqu’à ce que paſſant touſiours outre dans la ville, il apperceut trois gentils-hommes François, qui d’vne hardieſſe incroyable ſouſtenoyent ſeuls l’effort de ſon armee victorieuſe. La conſideration & le reſpect d’vne ſi notable vertu, reboucha premierement la pointe de ſa cholere ; Et commença par ces trois, à faire miſericorde à tous les autres habitãs de la ville. Scanderberch, prince de l’Epire, ſuyuant vn ſoldat des ſiẽs pour le tuer ; & ce ſoldat ayãt eſſayé par toute espece d’humilité et de supplication, de l’appaiser, se resolut à toute extrémité de l’attendre l’espée au poing. Cette sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre, qui, pour luy avoir veu prendre un si honorable party, le receut en grace. Cet exemple pourra souffrir autre interpretation de ceux qui n’auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce prince là. L’Empereur Conrad troisiesme, ayant assiegé Guelphe, duc de Bavieres, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quelques viles et laches satisfactions qu’on luy offrit, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoyent assiegées avec le Duc, de sortir, leur honneur sauve à pied, avec ce qu’elles pourroyent emporter sur elles. Elles d’un cœur magnanime s’aviserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans et le Duc mesme. L’Empereur print si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu’il en pleura d’aise : Et amortit toute cette aigreur d’inimitié mortelle et capitale, qu’il avoit portée contre ce Duc : Et dés lors en avant le traita humainement luy et les siens. Or ces exemples me semblent plus à propos : D’autant qu’on voit ces ames assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir l’un sans s’esbranler, et courber sous l’autre. Il se peut dire, que de rompre son cœur à la commiseration, c’est l’effect de la facilité, débonnaireté, et mollesse : D’où il advient que les natures plus foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire y sont plus subjettes ; Mais ayant eu à desdaing les larmes et les prières, de se rendre à la seule reverence de la saincte image de la vertu, que c’est l’effect d’une ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur masle, et obstinée. Toutesfois és ames moins genereuses, l’estonnement et l’admiration peuvent faire naistre un pareil effect. Tesmoin le peuple Thebain : lequel ayant mis en justice d’accusation capitale ses capitaines, pour avoir continué leur charge outre le temps qui leur avoit esté prescrit et preordonné, absolut à toutes peines Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles objections, et n’employoit à se garantir que requestes et supplications ; et, au contraire, Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par luy faites, et à les reprocher au peuple, il n’eut pas le cœur de prendre seulement les balotes en main ; et se departit l’assemblée, louant grandement la hautesse du courage de ce personnage. Certes, c’est un subject merveilleusement